La Persane


La prophétique Persane,
pathétique et belle
comme un distique de Rumi,
comme le Divan de Hafez,
comme la rose d’Ispahan
et le jasmin de Chiraz,
offre aux amants émérites
dont elle est l’Elue,
sa chevelure
pareille à la nuit lumineuse
et ornée de gemmes indiennes,
ses sourcils
pareils à une troupe
de cavaliers mongols
montés sur des coursiers
rapides et inquiets,
allant à la bataille
de sa coquetterie subtile
de Fille,
fertile en jeux guerriers
rebondissants,
ses cils
pareils à des essaims d’hirondelles
volant haut
dans le ciel bleu
du pays des Noirs,
ses prunelles de sombre velours,
dignes de celles
de la Marie des chrétiens,
flamboyantes comme les torches
des Mages,
enivrantes comme le vin défendu
des musulmans,
son sourire rachélien,
ses lèvres
pareilles à de rouges papillons
que meut la joie
venant de sa voix
qui est une brise résurrectionnelle
remodelant les nuages blancs
de l’espérance,
ses épaules
dont la chute fortunée
équivaut à une montée bienheureuse
en Eden,
parmi les choeurs
des séraphins rieurs,
ses mains
pareilles aux anges immortels
et entourées
des abeilles du Paradis
de ses ongles,
son sein
pareil au fier Caucase
infesté de faisans gracieux,
ses reins de satin
pareils à la contemplation,
d’une douceur ineffable,
des chérubins en fleur,
son nombril,
formule algébrique
résumant son être
dans sa totalité,
son ventre,
ce héron de l’infini,
ses hanches,
parfaites, célestes,
pareilles aux paons
enchantés
se promenant dans les jardins d’agrément
du Fars
dans l’attente
de l’Amour platonicien
qui viendra comme une Epiphanie
accomplir l’Esprit,
ses cuisses
pareilles aux élégantes colonnes
persépolitaines,
bien enracinées
dans leur base ronde,
ses jambes
pareilles à de frêles statuettes
de la Vénus des païens,
et, enfin, ses petits pieds,
chauds et voluptueux
comme des coucous,
se posant sur les tapis
brodés des amours
de Khosroès et Chirin!


Fiancée des savants,
témoins de Dieu,
la sublime Persane
leur prodigue
son musc du Khorassan,
son encens de Marib,
ses parfums du Khotan,
ses oeillets de la liberté,
ses voiles de l’Invisible,
ses jeux de miroirs
mohammadiens,
ses oiseaux zoroastriens,
ses juments noires
d’amazone iranienne semi-divine
harnachée d’étoiles,
ses Caspiennes de luths
dont elle est la fervente
joueuse!


Femme fascinante
comme un chant de rossignols
aux astres pléniers
dans le parc du plaisir,
elle jette comme un grain
dans les âmes riches
des sages
son essence de Soleil
de diamants,
son existence de Lune
de topazes,
ses torrents d’or
élamite
soufflant du Zagros
de sa tête,
jusqu’à la mer illimitée
de son coeur,
ses émaux assyriens,
se trônes mèdes,
ses couronnes achéménides,
ses anneaux éclatants
hérités d’Alexandre,
ses perles arsacides,
ses faucons de feu
sassanides,
sa jeunesse islamique,
ses rubis seldjoukides,
ses émeraudes safavides,
ses brocarts qâdjârs!


Elle est en vérité
une offrande lyrique
à l’Intellect,
une munificente Ode
secrète
du Démiurge
à Lui-même!


Elle est l’Âme même
de l’épopée mystique!


LUNES DE BRONZE

EDITIONS ENCRES VIVES. COLL. LIEUX. JUIN 1999