Le Poète Dionysiaque


Je suis le moissonneur
qui n'a pas mis
de l'eau dans son vin!
Et debout, au milieu des meules,
opulentes comme des hanches
de toutes jeunes femmes,
je bois tout mon soûl
et je goûte l'ivresse primitive
et je me délecte
de la saveur originelle,
toujours vierge
comme au temps immémorial
d'Adam et d'Eve
et telle qu'elle fut goûtée
par Booz et Ruth,
ancêtres de Jésus
du côté de David!


Je suis le maître des terres fertiles
de cette île brûlée par le soleil!
Mes laboureurs me louent
et mes glaneuses me célèbrent!


Et je marche de l'aurore au crépuscule,
couronné de l'or de Juin,
entouré de mon troupeau
de mille brebis
et suivi par les anges
venus du Paradis
afin d'assister à mon triomphe
sur les puissances de ce monde!


Oui, je suis le maître
que les dieux ont béni
le jour mémorable où je me suis uni
à la jouvencelle de mon âme,
dans la grande chambre nuptiale
aux colonnes de stuc
et aux lambris d'amour,
devant l'icône de la Vierge Santissime,
sur le vaste lit ancestral
tout en fer
et que le sang de ma Bien-Aimée
a arrosé
comme une rosée aurorale!


Des jeunes filles de l'île d'Andros,
les unes plus fraîches que les autres,
nous portent les cruches de bon vin
sur leurs épaules,
car aujourd'hui je fête
mon premier anniversaire de mariage
qui est pareil à la moisson
la plus riche,
celle de la nativité du premier enfant!


Car avoir un enfant,
c'est goûter au pain qui embaume,
à peine sorti du four
et tout chaud encore
du baiser de la Déesse!


Non, je ne suis pas
un cerisier qui ne fait que fleurir,
tout seul dans la plaine,
et que nulle abeille
et que nul papillon
ne viennent féconder!


Je suis un chêne séculaire
qui donne des glands savoureux
réjouissant hommes et écureuils!


Car je suis d'une race aussi forte
que la race de Bach
dont le nom signifie ruisseau,
comme le mien signifie vin!


Le ruisseau était destiné
à devenir un fleuve immense
qui se jetterait dans l'océan éternel!


Mon vin à moi
deviendra dionysie suprême
en l'honneur du Dieu Re-Né!


C'est que je suis sûr
de vaincre le maléfice
qui pesa sur mon engeance
pendant un siècle
et la frappa de stérilité!


En effet, quand j'ai,
pour la première fois,
ensemencé mon champ,
j'ai répandu mon sperme
sur les cornes des boeufs
dont était attelée ma charrue,
afin de rendre propices les Dieux!


Depuis, Zeus le Père me protège,
Aphrodite exauce mes prières
et le Christ m'enseigne la mansuétude
propre à la nature des choses!


LYS SAUVAGES

RECUEIL INEDIT. JANVIER 2005