Défense de la Poésie


La superfluité et la vanité sont
les principaux traits
de mon art poétique!
Oui, la beauté que je propose aux citoyens
est aussi superflue que la beauté des fleurs,
des roses pourpres
aux oeillets poivrés
et des violettes blanches d'Avril
à l'apothéose automnale des chrysanthèmes!


Et superflue, car non utile,
est aussi la stupéfiante variété
de formes et de couleurs
que l'on rencontre chez les poissons
des océans austraux
et chez les oiseaux de paradis!


Or, je proclame être vain,
à l'image de la Nature
dont les productions se font
selon les modèles les plus complexes,
car les plus fantastiques!


À en croire même les esprits chagrins,
Dieu lui-même serait vain!
N'est-il pas notoirement baroque,
voire rococo
comme le château de Bagatelle,
construit en une seule nuit,
ou comme le Petit Trianon,
ainsi que, par ailleurs,
les robes et les coiffures
de la reine Marie-Antoinette
à qui les mégères de Paris
reprochaient de se lever tard
et de dormir après le bain,
dans le loisir et dans l'oisiveté
de la magnificence impériale?


Vaine est aussi
la chanson mozartienne
de Papageno et Papagena,
et vains sont
les airs merveilleux
par lesquels Don Giovanni
captivait les âmes naïves
des petites paysannes!


En effet, comment ne pas être redondant,
puisque la redondance est
dans le ciel étoilé lui-m^me
et jusque dans la Voie lactée
et dans les autres galaxies
et amas galactiques?


Me reproche-t-on
l'enflure de mon Verbe?
Qu'à cela ne tienne!


Oui, mes vers sont enflés
comme sous l'effet d'une levure
apportée du Paradis
et ma parole est ample
comme les formes
des jeunes femmes méditerranéennes
ou orientales
qui résistent aux injonctions
entraînant une plus grande misère,
aussi bien de la Physis
que de la Psyché!


Or, la sobriété et le dépouillement
sont des inventions de la Raison pratique,
héritées de l'Âge géométrique
des Doriens primitifs
et ne doivent être regardés
que comme un outil
entre les mains des gouvernants modernes
à la recherche d'efficacité
et nullement comme un principe vénérable
qui aurait existé de tout temps!


Non seulement les Dieux
sont déraisonnables et, donc, inutiles,
ils sont aussi des amoureux permanents
et, en plus, par nature portés
vers un érotisme effréné!


Ne sont-ils pas tourmentés
par Oïstros, ce taon vengeur,
cet aiguillon déifié par les anciens Grecs
sous l'apparence d'un jeune homme
debout sur son char
tiré par des serpents
et qui pousse, tel un démon,
hommes et femmes,
Dieux et Déesses
à l'ivresse, à la fureur, au délire
et, donc, au drame
et à l'illumination?


Or, les Hellènes appellent aussi
Oïstros l'inspiration, la verve
qui, venue de la divinité,
se mêle comme l'air
que nous respirons,
à notre sang
et le nourrit de lumière!


Si telle est la définition
que l'on donne de l'érotisme,
c'est-à-dire un état
enthousiaste d'inspiration,
alors je suis un poète érotique!


Mais, si par Eros
l'on entend une forme étrange de sexualité
qui sert à endoctriner, à embrigader,
et, finalement, à dompter la jeunesse,
à l'image de la musique
devenue inoffensive,
car sans goût,
et de la gymnastique tyrannique et puritaine,
alors je suis l'ennemi de l'amour!


LA FIANCEE DES OISEAUX

RECUEIL INEDIT. FEVRIER 2006