Le Morceau de Roi


Ô ma friandise royale,
ô ma belle pièce impériale,
ta personne tout entière me séduit!


Me plaît surtout ce tien maintien
qui mêle l'opulence de la courtisane
à la passion de l'amoureuse!


Je n'ai garde de te déclarer
que tu as enlevé mon âme
par tes affables façons
et que telles furent les attentions
que tu me portas dès le premier instant,
et tels les soins
dont tu m'entouras,
que, dès le commencement,
je t'ai prise en amitié!


De par cet étrange plaisir
commun à tous les humains,
d'être aimé,
je ne puis que me prêter aux bontés
dont tu fais montre
à mon égard,
d'autant plus que tu n'as guère
cet air vain et insolent
que prennent les soubrettes
qui se laissent posséder des richesses!


Oui, tout en moi,
de ma mine réjouie
de dragon de Chine
jusqu'à mon coeur qui navigue
sur une mer houleuse
comme un joyeux cuirassé
de Sa Majesté,
tout porte ton cachet
de reine de l'aurore
et de Bien-Aimée de la nuit!


Ô mon beau morceau de roi,
ce que je prise le plus dans ton corps,
ce sont surtout tes flancs langoureux
où je bois un vin pur,
non coupé d'eau,
et qui cachent en leur abîme
ce secret de toute femme,
la petite vulve suave comme le miel
et palpitante et roucoulante
comme une colombe rose
qui ne prendrait son envol
qu'après la visite d'Eros
à son nid chaud,
où le guide ton fil d'Ariane,
comme à travers le labyrinthe
du roi Minos de Crète,
cette île portée par les flots
comme par la musique de l'âme!


Et je suis tout pénétré
de tes oeillades en velours de Gênes
et de tous tes regards en général
qui m'enveloppent comme une mère-perdrix
couvant de ses plumes
son petit perdreau sans défense!


Nous sommes tous deux
comme deux complices adultères
aux trousses de qui
se trouveraient
toute la maréchaussée de France
et tous les alguazils
de la monarchie espagnole,
corregidors en tête!


Quand, de bonne grâce,
tu consens à te faire aimer,
c'est comme si tu m'aspergeais
de toute l'écume salée d'un océan infini
ou de la mousse d'un champagne capiteux
qui me tournerait la tête!


Cette tienne confiance
en ma courtoisie foncière
ne préjuge rien que de bon
et me fait bien augurer
pour le futur de notre extase,
pourvu que le diable
ne s'en mêle,
pourvu qu'un génie des Enfers
ne nous porte nuisance!


Ô vous, dieux jaloux,
et vous autres intrigants
envieux du bonheur d'autrui,
ne vous trouvez pas sur notre chemin!


Car la terre entière
se dérobera sous vos pieds
et vos têtes rouleront sur vos pieds
avant que votre main,
que vous avez longue,
ne brise notre union
qui durera au-delà de notre mort,
jusqu'au Paradis,
où, de la pointe du jour
au crépuscule,
je t'entretiendrai, ô toi,
la plus belle des lumières,
au milieu des fauvettes
et des rossignols,
comme un sage une houri!


L'ANGE DES TROPIQUES

RECUEIL INEDIT. MARS 2005